Une recommandation peut tomber juste tout en franchissant une limite. Qu’un service devine le livre qui nous plaira ne lui donne pas, à lui seul, le droit de recueillir les traces que nous avons refusé de lui confier. L’annonce publiée par la CNIL le 29 octobre 2026 invite à séparer deux questions souvent confondues : un outil nous rend-il service, et nous laisse-t-il décider des conditions de ce service ?

Réflexion du vendredi 30 octobre 2026.
Le fait récent : une annonce du 29 octobre, une sanction du 22
Dans un communiqué publié le 29 octobre 2026, la CNIL annonce avoir prononcé le 22 octobre des amendes totalisant 7 millions d’euros contre FNAC DARTY PARTICIPATIONS ET SERVICES et FNAC DIRECT. Après un contrôle de l’application mobile en mars 2024, elle a constaté l’utilisation d’un traceur sans consentement, notamment pour exploiter l’historique de navigation à des fins de recommandations et d’entraînement de l’algorithme correspondant.
La CNIL mentionne aussi une injonction demandant aux sociétés de démontrer que leur nouvel outil recueille désormais le consentement lorsqu’il est nécessaire. Source primaire : communiqué de la CNIL, 29 octobre 2026.
Il faut garder les dates distinctes : le fait d’actualité est la publication de cette décision hier, et non la découverte d’un nouveau suivi le 29 octobre. Le communiqué ne permet pas de vérifier nous-mêmes le fonctionnement actuel de chaque version de l’application, ni de conclure que toutes les recommandations commerciales sont illicites. La réflexion qui suit ne prête aucune intention supplémentaire aux sociétés concernées.
Recevoir un bénéfice n’équivaut pas à donner une permission
Imaginons un libraire qui se souvient d’une conversation et nous conseille un roman. Nous pouvons apprécier son attention. Imaginons maintenant qu’un service rassemble, malgré notre refus, nos consultations pour établir un profil. Le conseil pourrait être tout aussi pertinent. Pourtant, quelque chose a changé : nous ne participons plus à la définition de la relation.
Ces situations hypothétiques ne constituent pas une équivalence juridique entre une conversation et un traceur. Elles font apparaître une différence morale. Un bénéfice concerne ce que l’on reçoit ; une permission concerne ce que l’autre peut faire. Le premier ne remplace pas la seconde. Un cadeau apprécié n’autorise pas rétrospectivement son auteur à entrer chez nous pour connaître nos goûts.
La personnalisation ne devient donc pas bonne ou mauvaise par son seul nom. Elle peut aider à retrouver une information, découvrir une œuvre ou rendre une interface plus accessible. La question porte sur les moyens employés, les buts poursuivis et la possibilité de poser une limite.
Une prédiction n’est pas une connaissance complète de la personne
Un historique contient des actions, mais pas nécessairement leur signification. Chercher un ouvrage peut signaler un désir d’achat, un travail scolaire, un cadeau, une inquiétude ou une simple curiosité. Un système peut prédire efficacement un prochain clic sans comprendre ce qui a motivé le précédent.
Cela ne rend pas les prédictions inutiles. Cela empêche de les confondre avec une autorité sur notre identité. Une suggestion exprime une hypothèse calculée ; elle ne devrait pas devenir une définition de ce que nous sommes. Nous pouvons changer d’avis, abandonner un intérêt ou vouloir explorer un domaine qui ne ressemble pas à notre passé.
Une liberté discrète se joue ici : pouvoir chercher sans être immédiatement assigné à ce que l’on vient de chercher. Le droit moral de tâtonner compte autant que la commodité d’être reconnu. Une existence ne se réduit pas à la cohérence d’un profil.
Dire non doit produire une différence
Un choix n’est pas réel parce qu’un bouton l’affiche. Il le devient lorsque l’action correspondante modifie effectivement ce qui se passe. Si accepter et refuser conduisent au même traitement, l’interface recueille un geste sans lui reconnaître de pouvoir.
Cette exigence ne signifie pas que l’utilisateur doive maîtriser tous les détails techniques. Nous confions quotidiennement des tâches à des personnes et à des systèmes que nous ne comprenons pas intégralement. La confiance suppose précisément que certaines limites demeurent respectées sans surveillance permanente de notre part.
L’asymétrie rend cette obligation plus importante. Celui qui conçoit le service connaît son architecture et ses objectifs ; celui qui l’utilise cherche souvent seulement à accomplir une tâche. Exiger du second qu’il enquête sans cesse pour vérifier la portée de son refus revient à lui faire porter le coût d’une relation dont le premier fixe les règles.
L’objection : ces services ont un coût, et la personnalisation peut être utile
Une objection sérieuse consiste à rappeler que l’analyse des usages finance des services, améliore les recommandations et peut réduire le temps nécessaire pour trouver un produit pertinent. Tous les utilisateurs ne préfèrent pas l’anonymat à la commodité. Pourquoi imposer la préférence de certains à ceux qui acceptent cet échange ?
Cette objection interdit de traiter toute collecte comme une agression et tout consentement comme une illusion. Des personnes informées peuvent vouloir une personnalisation. Une entreprise peut aussi chercher une rémunération pour le service qu’elle fournit. La gratuité d’accès n’est pas une absence de coûts.
Mais cela justifie de proposer un échange explicite, pas de considérer l’échange comme déjà accepté. La question difficile est celle des conditions : que collecte-t-on, pour quelle finalité, avec quelle possibilité de revenir sur son choix ? Les modèles économiques doivent pouvoir être discutés comme des organisations possibles, au lieu de fonctionner comme des nécessités qui rendraient toute limite irréaliste.
Il faut également distinguer deux problèmes : refuser un usage de ses traces et exiger n’importe quel service gratuitement, dans n’importe quelles conditions. Ces revendications ne sont pas identiques. Leur séparation permet de discuter honnêtement du financement, sans transformer l’utilité d’une fonctionnalité en autorisation de passer outre un refus. Cette distinction philosophique ne tranche pas, à elle seule, les règles juridiques applicables à chaque offre.
Pourquoi la vie privée ne se résume pas à cacher quelque chose
Nous entendons parfois que la discrétion devient inutile lorsqu’on n’a rien de honteux à dissimuler. Mais fermer une porte ne signifie pas avouer une faute. Cela peut simplement vouloir dire : cette conversation, cette hésitation ou cette recherche n’a pas à être transformée en information disponible pour d’autres usages.
La protection des traces personnelles préserve une distance entre ce que l’on fait à un moment et ce que les autres peuvent ensuite en déduire. Elle protège aussi les personnes peu à l’aise pour expliquer leur situation ou négocier des exceptions. Une limite commune évite de devoir raconter sa vie pour obtenir le droit de ne pas tout raconter.
Cela n’interdit pas les échanges de données. Cela rappelle que leur circulation devrait avoir une destination et des conditions, plutôt qu’être justifiée par le seul fait qu’elle est techniquement possible.
Une bonne recommandation sait aussi s’arrêter
La décision annoncée par la CNIL ne démontre pas que nous serions tous privés de liberté, ni que tout commerce numérique serait manipulateur. Elle donne un cas précis pour interroger la qualité d’une relation : peut-on se dire attentif aux préférences d’une personne en négligeant sa préférence concernant l’usage de ses traces ?
La réponse ne se mesure pas uniquement au taux de clic ou à la précision des suggestions. Il faut aussi regarder ce que le système accepte de ne pas savoir et ce qu’il renonce à faire lorsque l’utilisateur pose une limite.
Être bien servi, ce n’est pas seulement recevoir ce qui pourrait nous plaire. C’est conserver une prise sur la manière dont on nous propose de le découvrir.
Pour aller plus loin
Deux lectures complémentaires pour approfondir les questions économiques et philosophiques. Ces présentations ne prétendent pas restituer une lecture intégrale et ces livres, antérieurs à la décision, ne commentent pas l’affaire annoncée cette semaine.
Shoshana Zuboff — L’Âge du capitalisme de surveillance
Édition française Zulma, 15 octobre 2020 ; traduction de Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel ; ISBN 9782843049262. Zuboff étudie la transformation des traces d’activité en ressources économiques et en moyens de prédiction et d’influence. Son apport est de déplacer l’attention du seul réglage individuel vers les intérêts et les rapports de pouvoir qui organisent la collecte. Limite à garder en tête : cette grande thèse critique ne permet pas de qualifier indistinctement chaque personnalisation, ni de déduire les intentions d’une entreprise à partir d’un cas particulier. C’est un ouvrage ample et exigeant.
Présentation et référence vérifiées chez Zulma.
Byung-Chul Han — La société de transparence
Édition française PUF, 23 août 2017 ; traduction d’Olivier Mannoni ; ISBN 9782130787181. Han interroge une exigence de visibilité qui s’étend de la vie publique à l’intimité. Ce petit essai aide à comprendre pourquoi ne pas vouloir tout exposer n’est pas nécessairement un aveu de culpabilité. Son écriture volontairement générale doit toutefois être discutée : la transparence des institutions et la mise à nu des individus ne sont pas équivalentes, et toutes les technologies ne produisent pas les mêmes effets.
Présentation de l’éditeur reproduite par La Procure et référence française. Le site direct de PUF n’a pas été accessible lors de la vérification.
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